L’euro, première monnaie mondiale dans 10 ans?
Au bureau, je suis en contact avec plein d’économistes d’un peu partout. D’habitude, je ne lis pas beaucoup d’articles, pas même ceux qui seront publiés dans les revues pour lesquelles je travaille (je n’ai pas le temps). Pourtant, cet article d’Hélène Ray, publié dans les Echos a attiré mon attention. Il cite une entrevue donnée en mai 2006 par Jeffrey Frankel, professeur d’économie à Harvard, au sujet d’un article co-écrit avec Menzie Chinn, professeur d’économie à l’université du Wisconsin. J’ai déjà eu des contacts avec ces deux chercheurs, et j’ai eu envie d’en savoir plus.
J’ai donc cherché cette entrevue. Je vous la traduis en français. On se retrouve juste après.
26 mai 2006 - L’euro va-t-il bientôt rivaliser ou surpasser le dollar en tant que première monnaie de réserve au monde? Quelles en seraient les conséquences? Jeffrey Frankel (…) a examiné ces questions dans une nouvelle étude qui conclue que d’ici 2022, l’euro pourrait supplanter le dollar dans les marchés mondiaux.
Question: Est-ce que la place des États-Unis, “banquiers du monde” pourrait être menacée?
J. Frankel: Les marchés financiers des États-Unis et le dollar américain ont une place à part dans l’économie mondiale depuis 60 ans. Le dollar est la monnaie de réserve la plus importante dans les coffres des banques centrales, et les États-Unis ont été les banquiers du monde. Les gens dans le monde entier ont des comptes en dollars américains, les banques centrales et les investisseurs privés détiennent des fonds à court terme en dollars, et les États-Unis se servent de ces fonds sur le long terme pour soutenir leurs investissements directs (achats d’entreprises et d’industries dans le reste du monde). En ce sens, les États-Unis ont joué le rôle de banquier du monde. Mais en effet, cette situation est maintenant menacée.
Q: Pourquoi le rang de monnaie mondiale est-il important?
J. Frankel: Par “monnaie mondiale”, on parle des monnaies, comme le dollar, l’euro ou le yen, qui sont utilisées hors de leur pays d’origine. Avoir une monnaie mondiale est important pour plusieurs raisons.(…) C’est une source de profits pour les Américains, les banques américaines font des affaires, ça aide les entreprises américaines à emprunter pour un montant quasi illimité. Les autres pays ne peuvent pas faire tout ça.
Q: Parlons de votre travail de recherche. Quels sont les éléments clefs qui vous ont mené à la conclusion que d’ici 2022, l’euro pourrait supplanter le dollar?
J. Frankel: Cette recherche a été faite avec Menzie Chinn. Il faut d’abord se demander ”est-ce que l’euro pourrait supplanter le dollar?” Pour la première fois depuis l’après-guerre, le dollar a un réel rival. Dans les années 80 et 90, il y a eu quelques fausses alertes quand on a cru que le yen et le mark allemand pouvaient supplanter le dollar, mais ça n’a jamais été plausible. L’élément déterminant dans la longue course de toute monnaie mondiale est probablement la taille de l’économie du pays dont la monnaie est issue. Jamais les économies allemande ou japonaise n’auraient pu être de taille semblable à l’économie américaine. En revanche, la zone euro et l’Union Européenne ont à peu près la même taille que l’économie américaine. Elles sont aussi plus importantes, si on mesure l’ampleur des échanges. Que vous soyez un débiteur ou un créditeur de niveau international, si vous pensez que c’est important (et ça l’a toujours été), alors oui, l’euro représente une menace plausible pour le dollar.
L’autre variable que nous étudions, qui est très présente dans les publications passées et que nous trouvons statistiquement très importante (…), c’est la taille des marchés financiers. New York contre Londres, contre Frankfort, contre Tokyo. Et là, on en revient à la monnaie: s’il y a un fort taux d’inflation, si les taux de change sont volatils. Nous avons étudié tous ces facteurs, et ce qu’on a trouvé, c’est que sur le très long terme, selon des scénarios plausibles, il est en effet possible que l’euro surpasse le dollar.
Q. Si ça devait se passer, quelles seraient les conséquences négatives pour les États-Unis?
J. Frankel: Il faut noter que toutes ces choses évoluent très lentement. Il a fallu 30 ans pour que la Grande-Bretagne soit dépassée par les États-Unis, en terme de volume des échanges et de PNB (…) et pour que le dollar ne dépasse la livre Sterling comme première monnaie de réserve mondiale. Donc nous parlons de choses qui changent très lentement. Mais je pense que le cas de la Grande-Bretagne est édifiant. Ça a eu des conséquences très négatives pour la Grande-Bretagne. Nous nous souvenons tous de la crise de Suez, en 1956, quand elle a été forcée d’abandonner ses prétentions à mener une politique étrangère distincte de celle des États-Unis au Moyen-Orient. Mais ce qu’on oublie souvent, c’est que ce qui a vraiment forcé la Grande-Bretagne a reculer, c’est qu’il y a eu des assauts sur la livre. Les États-Unis, dirigés par le président Eisenhower, n’ont pas soutenu la livre, et c’est ce qui a forcé les Anglais à reculer.
Le fait que votre monnaie soit la première monnaie mondiale a de nombreux avantages, mais je pense que ce qui obligera vraiment les gens à remarquer les ressemblances avec le passé, c’est cette perte d’autonomie en ce qui concerne la politique étrangère.
Q. Quelles étapes pourraient, et devraient, envisager les politiques américains, pour nuancer cette tendance?
J. Frankel: En fait, je ne pense pas que nous ayons à craindre quoi que ce soit de la part de l’Union Européenne ou de l’euro. C’est une bonne chose que l’Europe ait fait autant de progrès comme elle l’a fait. En fait, ce qui nous amène à ces conclusions, si vous regardez les scénarios que nous présentons et qui disent que l’euro pourrait être dépassé par le dollar, ce n’est pas que les Européens fassent tout ce qui est le plus intelligent, mais bien que nous, Américains, faisons des choses stupides. J’ai les déficits jumeaux, en particulier, en tête : un gros déficit budgétaire, un faible taux d’épargne aux États-Unis, ce qui se reflète dans le grand déficit commercial américain. C’est pour ça que, du plus gros créditeur du monde, nous sommes devenus le gros débiteur. C’est pour ça que le dollar subit une tendance à la baisse sur le long terme, et c’est pour ça qu’il y a un risque potentiel que l’inflation revienne. Il y a tout plein de facteurs sur le long terme, qui suggèrent que le dollar pourrait perdre son statut de première monnaie mondiale.
Deux ans après cette entrevue, le dollar a perdu 30% de sa valeur par rapport à l’euro, et Jeffrey Frankel et Minzie Chinn vont maintenant beaucoup plus loin. Dans cet article (format PDF) publié par une revue concurrente de la mienne, ils estiment que l’euro pourrait ravir au dollar son rang de première monnaie de réserve d’ici 2022. C’est dans un peu plus de 10 ans, seulement!
En résumé, l’euro dépassera le dollar d’ici une bonne dizaine d’année:
- si d’autres pays rejoignent la zone euro et lui permettent de dépasser en taille l’économie américaine.
- si la politique économique américaine sape la confiance dont jouit sa monnaie depuis 60 ans, en particulier si l’inflation reprend et que le dollar continue de perdre de la valeur face aux autres monnaies.
Je vais étudier ça et vous en faire part dès que j’aurai terminé. C’est un pavé de 68 pages en anglais, j’en ai pour un moment.
Je viens aussi de lire cet intéressant article de Franck Lirzin: Quelle diplomatie pour l’euro?, publié sur le site de la Fondation Robert-Schuman. Dans cet article, Franck Lirzin avance qu’il est maintenant indispensable que l’UE se dote d’une politique monétaire de dimension internationale. Comment? Avec plus de crédibilité, notamment en ne baissant ses taux que si le risque de récession devient plus grave que celui d’une forte inflation. Et plus de liquidité, c’est à dire que l’euro doit être disponible partout et facilement, grâce à une politique qui renforcerait le statut international de la monnaie européenne, un système financier européen, et de grandes banques de niveau européen.
En parallèle, Franck Lirzin suggère qu’on consolide l’économie européenne, et qu’on élargisse sa sphère d’influence aujourd’hui limitée à l’Europe et l’Afrique. Si la Grande-Bretagne se décidait à se rapprocher de la zone euro, cela marquerait certainement un coup difficile pour le dollar et déterminant pour l’euro.
Sa conclusion est très intéressante:
La zone euro ne peut plus se contenter de garder une relative indifférence face à l’internationalisation de l’euro. L’euro, seconde monnaie internationale et concurrente du dollar, place la zone euro face à un choix: revenir en arrière ou, au contraire, mettre en place une véritable politique économique européenne (…) asseoir l’euro comme monnaie de référence tout en préparant le nouvel ordre monétaire mondial que cela suppose. L’Union européenne a beaucoup à gagner d’une telle ambition.
A noter:
- Jeffrey Frankel a un blogue.
- Le dollar est tombé sous la barre des 1,53$ pour 1€ mercredi dernier, sous la barre des 1,54$ vendredi, sous la barre des 1,55$ hier, et sous la barre des 1,56$ aujourd’hui. Il est aussi passé sous les 100 yens pour la première fois depuis 12 ans, et il est maintenant très proche de la parité avec le franc suisse. Ici, je lis que la baisse du dollar a des conséquences pour l’armée israélienne. Assiste-t-on à l’effondrement de la monnaie américaine? Les médias parlent maintenant de crise de confiance. Ce matin, on peut lire sur Yahoo Finances que l’affaiblissement de la monnaie américaine a pris des proportions devenues presque incontrôlables.
Frankel souligne dans cet article les conséquences géopolitiques d’une perte d’influence du dollar.
- Plus d’obligations sont émises en euros qu’en dollars aujourd’hui. Les banques centrales du monde continuent d’alléger leurs réserves en dollars, et se font des réserves en euros, à commencer par la banque centrale de Chine. Je vais essayer de trouver des chiffres.
- Les bourses mondiales sont inquiètes, puisque la crise financière s’étend maintenant à d’autres secteurs de l’économie américaine. On n’exclue pas non plus des faillites bancaires, malgré les efforts conjoints des banques centrales pour soutenir le marché du crédit.
- Après le Koweit en 2007, le Qatar, les Emirats arabes unis, Oman… abandonnent les taux fixes qui reliaient leurs monnaies au dollar, leur préférant un panier de devises faisant la part belle à l’euro. Ces pays sont nettement perdants depuis que le dollar baisse fortement, puisqu’ils vendent leur pétrole en dollars, mais qu’ils payent leur premier fournisseur, l’UE, en euros. Je note que la montée des cours du pétrole suit la montée du cours de l’euro, et je me demande si les pays du golfe n’ont pas changé d’étalon sans le dire (le baril valant à peu près 65 € - 70 €).
A propos du pétrole, il y a eu un intéressant commentaire d’Yves sur ce billet de 2005. Voici donc une mise à jour de ce petit tableau que j’avais fait:
année, cours du pétrole en $, cours de l’€ en $, cours du pétrole en €.
2001 - 32$ - 0,90$ - 35,5€
2002 - 18$ - 0,85$ - 21,1€
2003 - 34$ - 1,05$ - 32,3€
2004 - 35$ - 1,25$ - 28€
2005 - 47$ - 1,37$ - 34,3€
2006 - 60$ - 1,20$ - 50€
2007 - 55$ - 1,30$ - 42,3€
Ça s’accélère en 2008:
2008/01 : 90$ - 1,47$ - 61€
2008/02: 100$ - 1,50$ - 66€
2008/03: 110$ - 1,55$ - 70€
Si depuis 7 ans, le prix du baril a doublé en Europe, il a plus que triplé aux États-Unis.
Le président américain a demandé aux pays exportateurs de pétrole de produire plus pour faire baisser les cours, alors que sa monnaie continue de baisser. Ce qui revient à leur demander de vendre plus pour encore moins cher. Il a essuyé un refus. Son crédit politique est de toute façon quasi nul dans la région.
A noter aussi:
Il faut maintenant plus d’1,53 dollar canadien pour 1 euro.

Je vais acheter des euros en prévision de mes vacances, avant qu’il ne monte trop.
mars 13, 2008 13 commentaires
