Le blogue-trotter d’Olivier de Montréal
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1988 - 2008 : révolutions européennes

Je suis retombé sur un manuel (français) d’Histoire-géo datant de début 1989. Il était destiné aux élèves de 3e, la dernière année du collège. C’est dans cette classe qu’on apprend l’histoire mondiale du XXe siècle, de la Première Guerre mondiale à nos jours. Je me suis replongé avec plaisir et curiosité dans les derniers chapitres. J’ai été stupéfait de constater que le continent qui a le plus changé depuis 1989 est sans conteste l’Europe.

Rappelez-vous, en 1988, il y a 20 ans. Nous étions encore en pleine guerre froide. A la page consacrée à l’Europe en construction, on parle du marché commun, de la CEE, du serpent monétaire (qui se mordait la queue), on illustre le propos avec une belle photo d’un ECU (European Currency Unit), ancêtre virtuel de l’euro.
En 1988, on envisage avec un peu d’appréhension la création, dans les 5 ans, d’un espace de libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes, qu’on appelle le Grand marché. François Mitterrand se réjouit de la création du passeport européen, tandis que Margaret Thatcher se réjouit d’avoir obtenu une ristourne sur le financement britannique de la Communauté Européenne.

En 1988, le mur de Berlin est encore debout, l’Europe et l’Allemagne sont encore coupées en deux. L’Armée rouge est encore à Berlin.
Et oui, on est encore bien loin d’envisager la “génération Erasmus” dont beaucoup d’entre vous faites partie. L’Europe ouverte aujourd’hui était encore dans les cartons, il y a 20 ans.


Les alliances militaires: OTAN contre Pacte de Varsovie

Je me rends compte aujourd’hui comme on connaissait mal le bloc de l’est, en Europe de l’ouest. A cette époque, les Estoniens, les Lettons et les Lituaniens n’étaient pas citoyens européens, mais des Soviétiques. C’étaient de méchants communistes. Nos ennemis.

L’union économique du continent était déjà bien avancée à l’ouest. Les pays membres de la très anglaise Association de Libre échange (en vert) adhérant les uns après les autres à la Communauté européenne (en bleu).


Les alliances économiques: l’Europe des 12, l’AELE et le COMECON

Durant l’été 1989, le bloc communiste se lézarde. D’abord quand la Hongrie décide d’ouvrir sa frontière avec l’Autriche. On assiste alors à un exode massif de Tchécoslovaques, d’Est-Allemands, de Hongrois, de Polonais, qui prennent officiellement des vacances en Hongrie, pays frère, puis la poudre d’escampette à l’ouest.
C’est aussi en été 1989 qu’on voit les ambassades occidentales prises d’assaut par des milliers d’Européens de l’est qui demandent l’asile politique. Puis on assiste à des manifestations monstres dans tout le bloc communiste. Les Européens de l’est se soulèvent massivement, avec un grand courage (et ils ne prétendent pas, contrairement aux néo-conservateurs américains, avoir gagné la “3e Guerre mondiale”!)
Le Kremlin fait savoir qu’il n’enverra pas l’Armée rouge. Le régime est-allemand d’Erich Honecker tremble.

Mur de Berlin - novembre 1989Good bye Lenin!

La chute du mur de Berlin, le soir du 9 novembre 1989, fait craquer tout le bloc communiste. Le terrible couple Ceaucescu est fusillé un mois plus tard. Un an plus tard, l’URSS implose, deux mois après l’annexion de la RDA par la riche RFA. Les Européens sont euphoriques, en ces années là. La guerre froide est finie et Francis Fukuyama relance la théorie de la fin de l’Histoire.

Rapidement, le vide créé par la fin des régimes communistes permet le retour des nationalismes. Des troubles interviennent dans les pays d’Europe centrale, et les 12 États membres de la Communauté européenne font leur possible pour garantir stabilité et espoir de prospérité sur tout le continent.

Cela n’empêche pas la Tchécoslovaquie de se diviser le 1er janvier 1993, le jour du lancement du Grand marché, et surtout, cela n’empêche pas la Yougoslavie d’éclater avec l’indépendance de 4 nouveaux Etats: Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine et Macédoine, rapidement reconnus par l’Allemagne, puis par la France et le reste du monde.

Les armes parlent à nouveau dans les Balkans. On déporte des gens, on en massacre des milliers. Des centaines de milliers de gens fuient sur les routes, tentant d’échapper à des bombes ou des chars. Dans les années 90, il y a à nouveau des guerres et des camps en Europe. Il faut à nouveau faire face à des images qu’on croyait du passé et qui nous rappellent comme la construction européenne est indispensable pour garantir la paix sur l’ensemble du continent.

Campe en Bosnie - années 90

A cette époque, il n’est pas encore question d’Europe de la Défense, encore moins d’Europe politique. La toute jeune Union Européenne est impuissante et il faut appeler les Américains à l’aide. Les bombardements sur Belgrade imposent l’arrêt des crimes, pour quelques temps, mais aujourd’hui encore, les principaux coupables se cachent toujours.

Malgré cette impuissance politique (l’Europe politique reste encore à construire), l’Union européenne est un espace de stabilité et de prospérité, qui attire vers elle et intègre pacifiquement tout le continent.

Tous ces nouveaux États, à peine indépendants ou/et libérés des régimes communistes, ont immédiatement fait acte de candidature à l’OTAN et à l’UE. Dix d’entre eux sont aujourd’hui membres à part entière de l’Union et, depuis peu, de l’espace Schengen.

Les frontières ont été abolies. On voyage, on circule. On partage la même monnaie dans la majorité des pays de l’UE. Les jeunes Européens se rencontrent et étudient hors de leur pays. On envisage la nomination d’un président européen pour 2009.

Aujourd’hui, Angela Merkel, la chancelière allemande, est originaire de RDA. Quant à l’Union Européenne, elle est justement présidée par la Slovénie, ancien territoire yougoslave. Tout un symbole!

En à peine 20 ans, l’Europe est devenue méconnaissable.

L'ue de 1957 à 2007

Il reste énormément à accomplir.

En juin 2006, le Monténégro est devenu indépendant, détruisant ce qui restait de la fédération yougoslave. Aujourd’hui, c’est le Kosovo qui prend son indépendance, malgré la colère de la Serbie et de sa plus fidèle alliée, la Russie.

Il y a donc, depuis aujourd’hui, 45 pays en Europe, dont 27 sont dans l’Union Européenne. La Croatie, la Macédoine (et la Turquie) sont candidates. Le Monténégro y envisage son avenir, tout comme le tout jeune Kosovo. Ces deux pays, les plus jeunes de l’Europe, ont d’ailleurs adopté l’euro de manière unilatérale, espérant mettre leurs économies sous l’aile protectrice d’une monnaie forte.

L’UE est divisée sur l’indépendance du Kosovo. Chypre, la Grèce, l’Espagne, la Bulgarie, la Roumanie et la Slovaquie ne devraient pas le reconnaître rapidement. Ces pays font face, eux aussi, à des problèmes de séparatisme plus ou moins affirmés. Ils ne veulent pas encourager, par principe, les indépendantismes dans leur propre pays. Malgré tout, contrairement à la cacophonie entre les chancelleries européennes lors de l’invasion de l’Irak par le président Bush, l’UE devrait parler d’une seule voix. Les 21 autres Etats membres de l’UE devraient reconnaître le Kosovo dans les prochains jours. Des troupes et une force de police européennes devrait être envoyée pour stabiliser le pays.

Indépendance du Kosovo17 février 2008

L’Union Européenne a imposé l’économie de marché à ces anciens États du bloc communiste, mais aussi la démocratie et le respect des valeurs européennes, comme la protection des minorités, ou l’abolition de la peine de mort. Même les pays voisins qui ne veulent ou ne peuvent pas prétendre adhérer à l’UE, ont avec elle des relations particulièrement étroites, que ce soit pour la circulation des personnes, les échanges de biens ou de services, le respect des normes européennes…
Le débat est relancé, en Islande, pour l’adoption unilatérale de l’euro, en remplacement de la couronne islandaise. Les Islandais, comme les Norvégiens et bientôt les Suisses sont déjà dans l’espace Schengen, et peuvent circuler librement sur tout le continent.
Le Danemark devrait réorganiser un référendum pour faire entrer le royaume dans l’Europe de la justice, adopter l’euro, et laisser les Danois bénéficier de la citoyenneté européenne (ce que le Danemark refusait jusqu’à présent).

Il reste trois exceptions: la Serbie, qui se fissure, la Moldavie, dont la moitié du territoire est occupée par l’armée russe, et la Biélorussie, qui reste sous l’emprise d’un dictateur mégalomane.
L’Ukraine est, quant à elle, partagée entre les pro-russes et les pro-européens. Pour le moment, le président et la première-ministre ukrainiens sont pro-européens et envisagent de resserrer les relations entre l’Ukraine et l’UE.

Au cœur même de l’UE, l’euro-scepticisme reste vigoureux, surtout vis à vis de l’euro, bouc émissaire facile. Mais regardons en arrière comme le continent a changé depuis 20 ans. C’est une belle réussite.

Aujourd’hui, il reste encore à faire l’union politique. Si le traité de Lisbonne est ratifié par les 27 États membres, il y aura enfin un visage pour incarner le continent, plus de pouvoirs pour les parlements nationaux et pour le parlement européen, et une Commission remaniée et allégée. C’est une première étape vers plus de démocratie.

Je suis sûr que nous aurons encore beaucoup de choses à dire en 2028, quand nous ferons le bilan des vingt prochaines années.

février 17, 2008   11 commentaires